sortir de l’île

Il y a quelques mois j’ai arrêté de peindre. Ce fut une décision brutale et avec le recul vraiment très judicieuse. C’était un début d’été il faisait frais et maussade, j’ai tout rangé mes toiles, mes pinceaux et mes tubes d’acrylique. Je ne savais pas pour combien de temps cela n’avait aucune importance. Je me demande si la pratique de la méditation n’a pas commencé à jouer un vrai rôle régulateur dans ma vie à ce moment là. J’ai donc passé l’été à finir ce qui restait en couture, j’ai fait du tri, des photos, des listes … Et puis je me suis plongée dans la nouvelle série qui se nomme pour le moment VDf et qui est une critique poétique de la vie quotidienne des femmes, un rappel « d’une chambre à soi » de Virginia Wolf. Ce travail m’occupe de manière exigeante: assembler des lingettes entre elles au point de bourdon, en broder certaines avec du fil de soie ou du coton perlé cela prend beaucoup de temps, un temps délicieux méditatif, un temps d’introversion et de rêverie féroce.

Oui je crois que je suis une rêveuse invétérée. Finalement j’aurais surtout imaginé ma vie comme elle aurait pu être sans conduire de stratégie efficace et pragmatique pour qu’elle SOIT comme je l’avais espérée …Ceci malgré le fait que ce soit un rêve d’enfant.

Il y a deux semaines, allez savoir pourquoi… J’ai ressorti ma série rose et bleu, je me suis dit que je ne pouvais pas rester sur cet « échec », qu’il fallait que j’y jette un œil .Comme j’ai bien fait c’était le moment. Ici je parle souvent des arcanes secrètes de la création, du processus intime qui mène un individu à produire une oeuvre. Il y a vraiment un lien avec la cuisine, l’alchimie dans cette longue élaboration. Un vrai mystère qui est constitué de beaucoup de travail, d’acharnement, de doute, d’échec, il faut essayer tâtonner, laisser mûrir reprendre l’ouvrage sans se décourager même dans la solitude totale. J’ai repris mes couleurs, effectué des mélanges subtils pour accorder ensembles les cinq séries qui constituent l’ensemble de ce travail commencé en 2013 (pour la série rose et bleu) et en 2017  ou   2018 pour les 4 autres. Aujourd’hui nous sommes le 20 février 2019 et j’ai fini « pure peinture » ou « la peinture au quotidien » je ne sais pas trop comment nommer l’objet. Je suis entrain d’écrire ma démarche artistique afin d’accompagner les quatre portfolios sous forme de livres que je construis; un pour la peinture, un pour la peinture digitale, un pour le dessin un pour mon travail de DJ numérique sur instagram. Avec tout ça j’espère me sentir capable d’affronter la réalité, l’extérieur, le regard des autres l’échec et surtout faire mentir ma mère qui disait aux gens en me regardant pleine de condescendance destructrice  : »ma pauvre fille, tu n’es pas née avec le facteur chance ».

Ah oui….. Vraiment!

Je vais le faire enfin.

Sortir de mon île.

Numéro 12/20 série rose et bleu.Acrylique et collages sur bois 31 sur 31. 2013-2019
Série titane buff, numéro 15/15 « Vivre vite » Acrylique techniques mixtes sur toile, 20 sur 25, 2017-2018
Série jaune de Naples, numéro 7/10. « L’envers des choses« , acrylique et collages sur toile de décor ignifugé 20 sur 28. 2017-2019
Série rouge et bleu, numéro 1/15 « Impossible » acrylique et techniques mixtes sur papier
20 sur 20. 2018- 2019
Série noire numéro 3/10 acrylique et collages sur toile libre 29,4 sur 41
2017-2019

Détails

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over the rainbow

Je suis très silencieuse, de plus en plus repliée sur moi même. Ces deux dernières années j’avais réussi à inverser le mouvement, aidée en cela par Mme A psychologue et hypnothérapeute. Ma phobie sociale s’était éloignée et je prenais part à différents projets en société avec mes congénères, ceci sans trop rechigner. Et puis chassez le naturel… A nouveau je redoute de sortir de chez moi , enfin c’est plus subtil que ça, je peux aller à Bordeaux par exemple sans aucun problème,là bas je ne vais rencontrer personne je suis seule dans la ville , je parle dans ma tête. J’aime regarder les gens j’ai une vraie bienveillance envers tous ces individus que je côtoie pendant quelques minutes dans le tram, au Mac Do ou que je croise de manière fluide rue Sainte Catherine des rencontres définitivement sans avenir, éthérées tout ce que j’aime.

Le reste du temps je suis chez moi, je travaille sur mes copies, je dessine, j’écris je brode. C’est de cela que je vais parler aujourd’hui. D’ailleurs je ne vois pas de quoi je pourrai parler d’autre… Ce blog est un morceau de moi, de mes questionnements, de mes recherches. Il dépasse forcément le cadre du texte sur l’esthétique mais je n’ai pas la prétention à me décrire comme modèle de l’artiste inconnue. Je témoigne juste de ce que je sais, de ce que je vois, de ce que je sens et je parle de ma pratique quotidienne depuis mes 50 ans.

J’ai cessé de peindre à la fin de l’été, ce n’est pas un drame j’avais besoin d’une respiration, d’un vide salutaire. On avance en creux, avec le manque il n’y a pas d’oubli possible, pas pour moi. D’ailleurs je viens de préparer douze cartons dits « cartons bois » parce-qu’ils sont solides et très rigides, j’ai marouflé dessus des feuilles de kraft peintes en blanc. Je prépare tout doucement un retour vers le pictural. Saskia m’a dit en voyant les cartons sécher sur le sol du salon : »ah Maman tu vas te remettre à peindre?? » l’œil allumé par le plaisir de voir sa mère reprendre une tâche rassurante et quotidienne.Finalement elle m’a toujours vu peindre, dessiner,les mains dans le papier mâché ou la terre…

Oui, je lui ai répondu oui. Mais bon ce n’est pas ce qui occupe mes soirées en ce moment. Je brode, assemble des lingettes les unes aux autres. Ma grande « tente tapis couverture » mesure plus de six mètres maintenant, j’ai beaucoup de difficulté à l’étaler de tout son long. Se pose la question de l’exposition et de la présentation d’un tel objet. Pour le moment c’est très flou, je l’imagine en début d’exposition avec un texte écrit tout petit à l’encre, parlant du processus de la lessive du début à la fin… Pour comprendre tout le temps matérialisé ainsi par cette longue » route »: ceci est ma peine. Ceci est ma charge quotidienne.Plusieurs possibilités s’offrent à moi. Poser le travail au sol comme le long tapis rouge de la charge mentale mais, je n’ai résolu le problème des saletés déposées dessus par des déambulations humaines lors de la visite de l’exposition. Peut être pourrais je demander aux personnes d’ôter leurs chaussures pour fouler mon linceul comme s’ils pénétraient dans mon intimité, ils seraient intimidés amusés, il faut savoir surprendre son public. Une autre idée me séduit, c’est accrocher la couverture au dessus du sol mais pas très haut ce qui visualiserait un processus de parcours obligé avant de voir mes toiles (celles des cinq séries de « pure peinture »). Les personnes, surtout les plus grandes seraient obligées d’avancer un peu penchées, dans une posture « dos courbé » inconfortable, alors elles ressentiraient physiquement ma douleur, mon confinement, notre ratatinement féminin perpétuel..

Ce sont des idées qui me trottent dans la tête quand je brode en silence. Car comme je l’ai déjà dit la broderie est une activité bénigne, insignifiante, purement féminine, on pourrait ajouter délicate voir gracieuse! Mais quel bonheur d’avoir les mains occupées pendant que la cervelle surchauffe. Je lis beaucoup en ce moment parce que je sens que vient le moment de mettre en mots sur le papier l’histoire de ma vie. Il y a matière et j’en ai un grand besoin. Mais comme d’habitude ce qui me manque c’est le temps, je ne peux pas l’étirer à l’infini et c’est vraiment un crève cœur pour moi, j’enrage.

Dans cette solitude volontaire je rêve… Chacun des points que je pique dans la lingette grisâtre témoigne de l’ acharnement que j’ai à ne pas me résoudre à la noyade silencieuse dans le ventre mou d’une vie féminine sans avenir, sans passé. Une vie passée à s’affairer sans laisser de trace, oui c’est exactement cela. Les fils de soie, de coton perlé m’ouvrent des mondes merveilleux. J’en ai beaucoup, énormément, c’est ma tendance boulimique et compulsive à vouloir posséder toutes les couleurs enchanteresses qui me séduisent. J’ai six nuances de rose chair et c’est juste suffisant, une dizaine de gris colorés, de l’ivoire, deux vert presque dorés comme les carapaces de certains scarabées, des monceaux de bleus de l’indigo, du bleu pervenche, de ce magnifique bleu de Prusse bien plus profond que le noir qui m’ennuie définitivement… C’est là que réside mon appétit, dans la couleur des fils qui relient mes rectangles aux gris infiniment subtils.

Je vais donc continuer, parfois j’ai des bouffées d’angoisse à me demander ce qui va advenir des ces morceaux de tissus brodés, de ces tableaux rangés dans une grosse boite peinte en bleu outremer, des poupées que j’accumule nues, sans visage. J’ai mal aux articulations des mains, aux cervicales c’est le prix à payer.

Peut être qu’à force de tisser obstinément ma toile je vais finir par trouver mon chemin…

Cette toile est en largeur brodée, rebrodée de manière obsessionnelle, elle est faite avec les lingettes de mon amie Christine Hiot qui participe au projet.
Parchemin tout en longueur fait avec des lingettes collectées par Corinne Robbe.

Je voudrai remercier les femmes qui me soutiennent et m’envoient des lingettes qu’elles utilisent ou collectent: Kloé Magali Dordain, Emilie Médici, Corinne Robbe et Christine Hiot.

Détail d’un des sacs que je brode et peint sur toile teinte, l’art modeste m’accompagne aussi avec ferveur, je pense que la beauté doit se trouver partout dans nos vies.

Ourses Papilons

OURSES PAPILLONS

Nous de la flamme

Ou de sa nuit

Avec un arc si fin sous le front

Nous ouvrons le sol face au vide

Nous déclarons le cœur gonflé de paille chaude

Nous regardons la blancheur accompagner notre taille

Quelques bouts de soie suffisent

Une fourrure fermée

Sans craindre l’ours ou l’ivresse du papillon

Car nos yeux notre bouche traversent poupées et déjà femmes

Ensemble mais sans dépasser l’ombre de la jumelle

Nous n’avons qu’une fleur différente

Plus légères que la présence

Anonymes pour mieux rester libres

Régis Roux ; le 27 octobre 2018.

Je laisse à Régis que je remercie les mots pour décrire ma création actuelle, faite de fils de gaze, de tulle de coton ancien de petits bouts de tissus conservés avec amour, de dentelle héritées de ma grand tante. La seule ou presque dans ma famille à croire en moi et à alimenter de menus présents ma création. J’espère que là ou elle est aujourd’hui elle sourit quand elle me voit fouiller dans ma cassette à vieilles dentelles .Dentelles qui viennent de sa mère, dentelles qu’elle a avec patience décousues de vieux linges de nuit, caracos et autres culottes fendues. C’est très âpre en ce moment et je me raccroche à mes aiguilles comme à un gouvernail.

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Laid corps

Il y a quelques jours je suis allée m’acheter un maillot de bain. C’est une chose que je déteste faire, devoir essayer en cabine dans la chaleur, sous le feu d’une lumière cruelle un tout petit bout de tissu avec lequel vous allez bronzer nager à la plage vous exposer… D’ailleurs à la plage je n’y vais plus ou presque. J’ai perçu l’étonnement dans les yeux de ma petite soeur Nini cette année, quand j’ai décliné ses invitations. Elle sait pertinemment qu’aller à l’océan m’allonger comme un félin heureux sur le sable c’était la chose que je préférais au monde, j’attendais ça toute l’année… Surprise et un peu triste, elle doit faire le compte de toutes les heures passées ensembles à la plage, à dire des choses inutiles, à nous étaler mutuellement de la crème solaire dans le dos, à rire et humer les embruns sans aucun autre objectif que celui de passer le temps. Toutes les heures passées dans les courants souvent brutaux de l’Atlantique à hisser nos corps pour prendre la vague, se retrouver soulevées légères et un peu ivres, regarder les gens sur la plage comme des petites tâches de couleur, si lointaines…

Je me déshabille et commence les essais, j’ai pris trois maillots « une-pièce » pour cacher ce que je peux de ce corps que je n’aime pas et que je ne supporte plus… Mes épaules larges sont belles, des épaules de nageuse justement, accompagnées de seins opulents (qu’ils soient « tombés » après la maternité ne me dérange pas). Ma taille est à peine marquée parce que j’ai pris du gras au fil des années rien de choquant, et mon ventre est  rebondi je suis une femme… Jusque là tout va bien, j’aime ma peau encore souple et hâlée avec les tatouages, les cicatrices qui signent toute une vie. Ensuite tout bascule: mon bassin enfantin est ridicule, mes fesses ont disparues sous les effets répétés d’une trithérapie destructrice, avaleuse de chair, de forme. Et le pire reste à venir: ce sont mes jambes maigres sans aucun modelé, mes jambes qui ressemblent à quoi au juste, je n’en sais rien. Sèches assez musclées aux mollets, les cuisses inexistantes, les genoux cagneux et difformes avec l’inflammation permanente et la grande cicatrice qui traverse le bas de la cuisse droite jusqu’au dessous du genou. Je regarde à peine ce corps disproportionné que je ne sens pas comme « mien », ce corps est le résultat des traitements chimiques répétés, il suffit d’aller  voir à la rubrique « effets secondaires du traitement »mais bon, je suis encore vivante. Le maillot en taille 42 me convient, noir moulant avec des petites coquilles Saint Jacques dorées  en guise de boutons sur le devant qui retiennent le décolleté, ils  me font sourire ces boutons je les trouve adorables. Je prends.

Il y a longtemps que je n’aime plus l’été. La plage l’océan avaient la fonction d’anesthésier ma douleur jusqu’à maintenant et c’est terminé. Les dates anniversaires se chevauchent s’accumulent pour former une constellation pesante et sombre, comme un voile de deuil sur la canicule. Mon père parti sans laisser de trace en août 1964 ou 1965 je ne sais pas. Mon père qui est mort brutalement le 08 Août 1994 ça je sais. Ma contamination au VIH l’été de 1984 ou 1985 je ne sais plus…Les résultats de l’analyse de la présence du virus du sida dans mon sang en Août  1989 ça je sais. Et puis pour faire la nique à cette chape de plomb une grande victoire: la naissance de ma fille Saskia, mon trésor. Le triomphe absolu de la pulsion de vie sur la mort le 24 juillet 2004… Je ne me laisse pas faire par le destin. Je suis une boxeuse-née!

Pourquoi je parle de ça ici, sur ce blog sensé être artistique? Parce que la vie modèle, forme, exploite, explore les contours de toute création qu’on le veuille ou non. Même si franchement ça m’emmerde royalement. Longtemps j’ai eu coutume de dire  que mes toiles étaient mes enfants, c’était avant Saskia. J’ai souvent parlé de mes tableaux comme d’une seconde peau, la métaphore de mon corps. Ne parle t on pas du « corpus » de l’oeuvre? D’ailleurs, le corps a longtemps été au centre de mes préoccupations artistiques, le corps et la sensualité qui en découle, le plaisir et la douleur qui forment comme la toile de fond d’une vie, la mienne…

« En vrai », j’aurais tellement préféré être la fille de Marcel Duchamp… Élaborer un travail purement intellectuel brillant dénué d’émotion oui vraiment j’aurais adoré, défaire déconstruire les certitudes avec humour et distanciation: quelle jouissance totale. Mais ma vie en a décidé autrement dommage. N’empêche rien ne m’agace plus que la vision romantique des artistes maudits souffrants créant dans le pathos, les stupéfiants et la désolation. Pour un Rimbaud, un Van Gogh combien d’imbéciles croyant être des génies parce qu’ils sont pauvres bourrés et …incompris. La souffrance ne fait pas le génie, ce serait trop facile.

Il n’y a que le travail qui compte.

Une chose est certaine, je n’aime plus me baigner dans l’océan et m’exhiber sur la plage. Je suis triste.

Et le corps de l’oeuvre s’allège obstinément dans mes nouveaux travaux qui se jouent en couches fines et répétées, avec les effets du fameux glacis qui m’émerveillent. Marquer une limite, oui c’est ça… Comme si j’avais pris mes distances avec les débordements de ce corps que finalement je n’ai jamais aimé, que j’ai mis des décennies à respecter… Il aura fallu un non deux virus mortels pour que je prenne conscience de sa valeur. Le regard des hommes ont tressé ma tendre couronne d’épines, celle dont parle Frida dans le tableau « unos cuantos piquetitos », cette coiffe qui m’a transpercée fait saigner et tant souffrir… Mon corps fut longtemps au centre du combat objet de désir ou de rejet sans connaitre l’apaisement.

Moi au fond je ne sens rien, j’ai quitté mon enveloppe depuis… si longtemps. Je ne me sens vivre que quand je tiens un pinceau c’est lui qui me permet de vaincre le dégoût et la peur.Une chance.

Alors je regarde mes cinq nouvelles séries qui sont venues à moi sans prévenir, sans intention comme si je récoltais enfin MES fruits… De la peinture, des couleurs des surfaces et des nuances, tout sauf un travail abstrait décoratif, cette  abstraction d’ordre technique qui se pratique tant actuellement qui dit tout et ne me dit rien à moi. Je ne sais pas encore ce qu’elles ont à me dire à me souffler à l’oreille mes toiles. J’ai l’impression d’avoir mis mon âme au bout de mon pinceau et j’ai peur parce que je suis difforme et je suis nue. Elles sont tellement proches de « l’invisible » que je doute de trouver une galerie ou un lieu qui puisse accepter de les exposer. L’éternelle question étant de savoir si je mérite mieux que le silence, mieux que l’indifférence.

Elles(mes peintures) sont tout contre mon cœur, mon corps. Ce corps sourd aveugle et insensible auquel malheureusement je ne donne aucune véritable valeur.

 

Alors je vais continuer.

Langon  le 20/07/2018.

 

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Cuisine locale

Pendant deux années consécutives j’ai fait des dessins sur feuille A4 au feutres, au crayons, à l’encre aux pastels. Ces dessins m’ont totalement libérée de ce que je pouvais produire avant. Ceci à partir de mes cinquante ans ce qui n’est pas tout à fait anodin. Je me suis sentie à l’apogée de quelque chose ( ma petite vie?) avec en même temps une peur viscérale au creux du ventre. Alors j’ai dessiné soir après soir sans but autre que celui de me discipliner de produire envie ou pas fatigue ou pas. Je me suis sentie acculée… Au même moment mon ami Pixel bleu est mort, ça a été un choc je n’avais plus vraiment de nouvelle de lui depuis longtemps mais je pensais à lui, à nos conversations virtuelles nos rêves lui c’était l’azur, l’infini …Cela m’a encore renforcé dans la décision de ne plus jamais arrêter de produire jusqu’à ma mort.

Cuisine(un):

Je prends différents supports ceux que j’ai sous la main (pour le moment je n’ai pas mené de réflexion profonde sur les choix que je fais dans ce domaine, ça viendra…). Je décide que » tel nombre  » de supports sera la série X, ma première série de ce type c’est la » bleu et rose » celle que j’ai commencé en hommage à Eric. Je lisse les bords des planches de bois marine puis commence à passer mon gesso, plusieurs couches de ce blanc mat et crayeux qui fait un bon fond solide, entre chaque couche je ponce finement.Ensuite …Ah! C’est le grand saut je décide de la couleur locale du nombre de tons que j’utiliserai. Puisque nous parlons de la série bleue aujourd’hui,pour celle ci j’ai mis de côté les différents bleus outremer et cobalt que je possède et tous mes rouges dans le panier en osier qui me suit dans toute la maison puisque je peins à plusieurs endroits. Le carmin, le grenat, le rouge garance, le rouge acra..Puis également le blanc toujours utile et le gris de payne moins violent que le noir de mars.

Pleine conscience de mes actes:

Je n’ai pas eu envie de travailler avec un fond, je ne veux plus de fond. Je ne veux plus d’une hiérarchie de ce type dans ma composition. Je refuse la forme sur le fond, je refuse également tout forme d’illusionnisme avec le fameux point de fuite, je ne veux pas faire semblant, semblant au sens d’une référence à la »prétendue réalité « je ne veux pas faire « illusion »:  je peins, j’organise des surfaces des formes des couleurs des couches de peintures qui se chevauchent effacent certaines parties en révèlent certaines autres, je trace des traits pour délimiter des territoires. C’est le premier acte délibéré et conscient de ma peinture. Ce que je veux faire c’est de la peinture et rien d’autre, montrer que le tableau est » une composition organique « . J’ai envie de ramener la peinture « à la surface »car paradoxalement c’est là qu’elle prend le plus de profondeur. Il n’y a pas de centre tout est centre chaque partie du tableau est aussi importante qu’une autre, la pratique du mandala m’a amené à ce constat.

Il faut le faire ce saut: « entrer dans  la dimension d’une  présence qui n’a rien à voir avec la représentation » Kandinsky.

Mais quand on l’a fait c’est comme quand on fait la planche dans l’eau froide et verte au large d’une plage des Landes en été vers 11 heures :le paradis.

Cuisine (deux):

je dessine dans un souffle une forme qui va animer la surface, je définis des contours. Cette forme c’est le fameux « nicht noch sein » dont je parle depuis longtemps, c’est la matrice originelle qui « peut faire penser » à un corps, une cellule, un continent vu de l’espace, je ne sais pas …. Cette forme peut être évocatrice d’un objet réel mais pour moi cela n’a pas d’importance, cette forme que je trace sans réfléchir c’est certainement le fantôme de tous les dessins que j’ai fait depuis mon enfance. Hors la forme, je peins en bleu couche sur couche en aplats translucides avec alternance de couches de laque acrylique pour accentuer l’effet de profondeur de vide, d’éther. Ce bleu c’est mon or des icônes en quelque sorte.C’est un labeur long répétitif pas gratifiant mais qui me réjouit. Dedans la forme je travaille de manière différente en alternant des couches de couleurs différentes faites de mélanges subtils  :rouge de mars, jaune de Naples, blanc, vermillon grenat… En créant des nuances qui finissent par se transformer en aplats finalement! Mais tout ce qui est fait même invisible a son importance. Là encore des heures de peinture au sens premier, couche sur couche patiemment dans un geste mesuré délicat pour ne pas dépasser les limites, les deux mondes colorés ne devant pas se mêler, c’est le jeu c’est la règle que je me suis donnée. Ensuite j’ajoute une forme nuageuse qui elle se permet de chevaucher les deux mondes celui du bleu et celui du rose. Elle est conjugaison, blanchâtre et translucide elle laisse voir les deux formes qui en dessous, tout en créant un nouvel espace. Puis je décide qu’il doit y avoir de la ligne dans la composition une forme fermée  pas droite, en effet j’évolue dans un monde souple en arabesques en courbe, le monde du vivant de l’organique. Alors je respire profondément et je trace au pinceau fin d’un trait décidé et définitif sans repentir possible une ligne qui se ferme créant une nouvelle forme vide à l’intérieur en opposition aux trois autres formes pleines. Elle crée une dynamique et un nouveau jeu de délimitations des territoires picturaux. Ce trait est rouge acra, un rouge très lumineux tirant sur l’orangé. Ce trait est important il dynamise mes compositions. Dans tout ce jeu de surfaces répertoriées je repasse des couches de carmin violacé rose chair orangé, je peins certaines parties avec du bleu outremer en glacis jouant sur de nouvelles limites en transparence. Puis j’ajoute une ligne ouverte qui commence à un bord de la surface du tableau et file jusqu’à un autre bord comme un grand intestin, serpent, rivière, route ? Comme vous voudrez. Cette ligne traverse chaque toile de manière différente, s’enroulant précisant des formes avec à certains endroits un épaississement qui est comme un œuf… un foie. La couleur est indéfinissable je travaille encore dessus. Je regarde mes compositions et il me semble qu’il manque quelque chose alors j’ajoute des éléments de collage. Je conserve méticuleusement depuis des années des feuilles de journaux féminins, papier glacé, papier de soie rangés par famille de couleurs. Je prélève dans ce trésor visuel tout ce dont j’ai besoin: des chairs, des bleus et des violacés subtils. Ces papiers un fois réunis en collages recomposés et photocopiés de nombreuses fois  je dispose alors d’une »palette » prête au plus juste au plus près de ce dont j’ai besoin pour mes toiles. Manier la couleur c’est ce que je préfère à tout.cropped-img_30681.jpgcropped-a1.jpgJ’ai du mal à définir plastiquement cette partie « collage » pour le moment elle donne du relief, de la matière, elle donne du reflet, de la réalité (avec les fragments de corps, mains manucurées, satin bleuâtre). Je trouve qu’elle donne du rythme et de l’harmonie à une composition un peu monotone et lisse.J’ai également ajouté des transferts de dessins anatomiques ou biologiques en référence aux calques de photoshop, la pratique numérique ayant bien nourri ma pratique picturale…La prochaine fois je vous décrirai ma deuxième série!

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La beauté du Monde

J’ai beaucoup de mal à m’installer devant mon PC pour écrire un article. Comme je l’ai déjà dit je ne suis pas une artiste « à plein temps », j’ai plusieurs vies et j’essaie de toutes les conjuguer avec sérieux et méthode. En début d’année j’ai décidé de tout terminer,tout le travail en cours. Je ne pensais pas que cette décision aurait autant d’impact sur mon quotidien. Alors j’ai tout sorti, en premier les peintures qui sont en chantier certaines depuis 5 ans. D’abord la série bleue et rose que j’ai commencée à la mort de Pixel Bleu mon ami artiste. Tiens la mort me rend créative, pour remplir le manque? Ma première série « réelle » je l’ai faite en état de choc émotionnel après la mort de mon père en 1994.

Ce matin je me suis réveillée fatiguée, les douleurs du corps qui s’invitent avec insistance surtout depuis que j’ai arrêté de fumer rendent le sommeil morcelé… Les cauchemars, les rêves me réveillent en pleine nuit. Et ce cerveau qui ne sait pas se mettre en veille prolongée. Ce cerveau qui explose d’idées, d’images, de sons et de mots .Et Saskia qui grandit en souffrance aiguë me faisant partager sa peine en m’agressant comme un jeune chat qui mord en jouant, plante ses petites dents fines dans la chair puis se réfugie sous votre aisselle pour faire un câlin. Je garde mes distances émotionnelles comme je peux face à ses accès, question de survie, égoïsme? Non je ne crois pas. Elle fera un jour sa vie  plus ou moins loin de moi et il ne sera pas question de m’accrocher à elle, de lui faire croire que je ne peux pas vivre sans elle. Je dois donc garder le cap: mère certes toujours prête à la défendre l’aider l’aimer l’écouter mais femme active et indépendante aussi, artiste surtout qui a son travail à accomplir, pour moi c’est le plus beau cadeau que je puisse lui faire.

Ce matin chacun vivait sa petite routine ensommeillée en silence, j’avais fini de boire mon thé vert au riz grillé, un délice. J’allais me poser une demi heure sur le canapé pour lire un peu en buvant mon café. Avant je me mettais à faire du rangement dés mon petit déjeuner terminé, maintenant c’est fini je prends du temps pour rêver et lire. C’est vital. La poussière peut attendre de toute façon elle sera là demain quoique je fasse ou pas.J’ai ma tasse en main je pousse les tableaux qui sont posés sur le sol pour aller m’asseoir (je travaille le soir dans mon coin atelier du salon). Ceci pour être près de Saskia et Francis pouvoir bavarder avec eux en peignant, ça ne m’a jamais dérangé et c’est la raison pour laquelle j’ai adoré travailler en squat dans un grand atelier communautaire. La lumière est encore pâle, il fait gris ce matin nous nous levons tous les trois tôt: 06h30. Je pose ma petite tasse de faïence sur la table basse  et je saisis le premier tableau qui est devant moi, je reste debout en pyjama à le contempler…Médusée. Oui médusée je ne vois pas d’autre mot que celui ci, surprise par mon propre travail accompli, en fait aux bords des larmes… La fatigue chronique due aux douleurs, les agressions verbales de ma fille, et ce que je vois, tous ces facteurs conjugués me donnent envie de pleurer. C’est la première fois que je suis »satisfaite » du cheminement de ma pratique, ce que j’observe est fluide, calme, sans effet mais compact comme? Comme un mandala! Le morceau de bois peint dans les mains je laissais couler les larmes salées et j’ai envie de rire. Toute une vie, toute ma vie j’ai couru après cette sensation de plénitude, d’harmonie discrète, de paix et de satisfaction inquiète. Jamais je n’ai pu réaliser ce que je voulais vraiment faire car je ne savais pas ce que je voulais « vraiment ».J’admire plus que tout Francis Bacon, mais aussi Jean Dubuffet, Louise Bourgeois, Georgia O’Keeffe, et le calme d’Henri Matisse…. Tous des artistes « plutôt » figuratifs, enfin ce n’est pas si simple…. Depuis quelques temps je me rapproche de Piet Mondrian, sa solitude sa rigueur sa soif d’absolu sans aucune concession m’attire irrésistiblement….

J’ai beaucoup tâtonné, essayé, me croyant expressionniste je n’ai jamais été satisfaite des mes « débauches » plastiques. J’ai longtemps éructé, craché ma colère, ma violence ma peur de mourir de ne pas enfanter, de finir seule.J’ai eu besoin de cette excitation permanente mais cette forme d’art catharsis ne me plaisait pas au fond, elle parlait trop de moi. Cet art je le trouvais » faible » plastiquement sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi d’ou la frustration permanente et la dépression, les ravages du doute. Et puis l’art figuratif m’a toujours ennuyé.Je peux raconter des histoires j’ai des mots pour ça. L’oeil pense, il panse surtout… De manière subtile. J’ai  passé des heures devant les grands Rohtko du musée Pompidou dans les années 90, je m’enfonçais dans la peinture dans la couleur avec ravissement.

Tout a commencé pour moi en 2013 à cinquante ans, quand j’ai décidé de dessiner tous les soirs, deux années j’ai donc dessiné sans me poser de question. Elles ont été déterminantes pour la suite. Je m’en rends compte aujourd’hui. J’ai la gorge serrée d’émotion. J’ai appris à lâcher prise, à me faire confiance à faire émerger les formes main droite, main gauche sans me soucier de raconter quoique ce soit sur moi sur les malheurs du monde qui m’obsèdent. La lecture du livre de Fabrice Midal « la petite philosophie des mandalas » a ouvert la porte, celle qui m’a menée là ou je suis aujourd’hui près de mon cœur tout simplement.Comme si je n’avais plus peur de me regarder en face, comme si une part de moi pouvait enfin sourire sans arrière pensée, après 50 ans de loyaux combats au service de la survie, je m’autorise à vivre.

Je n’ai pas choisi cette famille picturale, elle m’a tendue les bras. Elle  est exigeante silencieuse, j’ai une conscience aiguë du potentiel peu « séducteur » de ce travail que j’accomplis mais voilà je me suis affranchie de l’envie de séduire , une envie qui peut facilement vous conduire à la ruine je le sais. D’un autre coté, j’ai été dépistée bipolaire il y a deux ans et j’ai refusé la prise de médicaments. Les deux psychiatres qui me suivent ont compris mon choix. Ma médecine: la création et la méditation que j’ai commencé à pratiquer cette année lors d’un stage de pleine conscience organisé par ma psychiatre, une femme qui me fait confiance.Rien n’est plus précieux que ce regard.

Ainsi je parle de moins en moins, et je cherche jour après jour la Beauté du monde.

Carolina Diomandé le 24/04/2018 à 14h.

LE tableau en question issu d’une série de 26, acrylique en aplats avec effets de glacis très fins plus vernis plus collage et transferts sur bois.Maintenant je vais chercher un local pour continuer cette aventure en plus grand!

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I still loving you…

Chaque journée est un mini marathon ou j’essaie de voler quelques heures au quotidien chronophage. Peut on considérer que j’ai une démarche artistique réelle en travaillant de manière effective une heure par jour, sachant que le reste de la journée et la nuit je passe mon temps à réfléchir sur mes projets tout en assurant le quotidien. Finalement le seul moment ou je me concentre c’est quand je bosse pour les élèves là je suis à ce que je fais par respect pour leur travail .

Pouffff un coup de baguette de la fée Testicule!

Ah si j’étais un homme , je serai capitaine comme dit la chanson québécoise des années 70…Alors ça y est je suis un homme , plutôt beau gosse colérique et attachant, appelez moi Tikén (c’est le nom que m’auraient donnée mes parents si j’avais été un garçon) .J’ai une petite femme toute mimi qui admire mon art et fait en sorte que je puisse travailler, réfléchir ,écrire, peindre dans la plus grande tranquillité et je pense qu’elle m’aime pour « l’artiste en devenir » que je suis. Nos trois charmants bambins n’ont pas le droit de déranger Papa qui peint (ce n’est pas son violon d’Ingres c’est son travail alors respectez ça les gamins ) même si c’est Maman qui rapporte l’argent pour faire vivre la famille. Lola (nommons ainsi ma tendre épouse) fait en sorte de ne pas me troubler avec les contingences répugnantes du quotidien, rentrant  sans faire de bruit des courses, les bras chargés de victuailles pour nourrir la famille. Elle pose les crackers japonais au wasabi que j’aime tant sur mon bureau, ceux que je croque nerveusement quand les idées me fuient …. j’en profite pour l’attraper par la taille en passant mais celle ci s’enfuit en riant me traitant d’obsédé… Elle aimerait bien s’attarder dans mon atelier mais là ce n’est pas possible car elle doit préparer des endives picardes pour ce soir (ces endives du nord qui me rappellent mon enfance et que j’aime tant), j’ai une femme merveilleuse….

STOP!!

Ce n’est même pas un fantasme car je ne rêve pas d’être transformé en gros macho artiste peut être… mais macho quand même…C’est juste une tentative d’endosser le costume de l’HOMME artiste qui a un statut si différent de celui de la femme artiste parce qu’il trouve en général une femme admirative qui  s’occupe de lui  avec dévouement. Une femme artiste n’a jamais cette « chance » enfin je n’en connais aucune qui ait trouvé la perle rare sacrificielle!

 

J’étouffe, je camoufle ma colère qui couve en mal de dos persistant qui brûle mes lombes en plein milieu de la nuit et je me dis que si cela continue ainsi je n’y arriverai jamais, je veux dire que je n’arriverai jamais à aller au bout de mes projets, autant mourir tout de suite. Ajoutez à tout ça ma propension à m’engager dans des projets multiples fort séduisants mais  toujours bénévoles qui réduisent encore la portion congrue du temps de création. Cet été j’ai fait un bilan sévère en rangeant mon atelier, après avoir fini le décor du spectacle de danse  de Nathalie aux Carmes…Il fut amer. Certes j’aime commencer les choses pas trop les terminer (je croule sous les idées c’est comme ça depuis toujours) mais il y a des limites. Je fragmente tellement mon quotidien en « tâches » différentes dans le même lieu que cela en devient aliénant. Alors étalant tous mes projets: les »artdolls », les objets en papier mâché,les bijoux en tissu, les peintures sur supports divers sans compter ma production numérique, les textes que j’écris  je me suis dit STOP, je vais FINIR tout ça j’y mettrais le temps mais je vais le faire et ensuite je ferai des cadres moi même et je chercherai toute seule un endroit pour exposer, sans rien dire  je le ferai c’est tout, coûte que coûte en regagnant du temps  pour moi.

ça va être la guerre….

J’ai décidé de « les » faire plus participer au quotidien que j’assume toute seule alors que moi aussi je travaille (mais à la maison donc c’est comme si je me tournais les pouces toute la journée, c’est clair je passe mon temps à surfer sur Facebook et je me prends des bains moussants d’une heure tous les jours…humour noir et amer). Pour le moment ça ne bouge pas trop…Leur quotidien est tellement confortable : toujours du papier cul dans les toilettes, un repas chaud midi et soir préparé à heure fixe, la petite chemise bleue que cherche Saskia affolée est bien rangée dans son armoire….Et tout ça sans aucune gratification ni remerciement d’aucune sorte, jamais, comme si c’était NORMAL. Normal que je sacrifie tout mon temps, toutes mes journées pour deux êtres qui s’entre déchirent en me prenant à témoin, me piétinant au passage sans vergogne ….

Il y a un temps pour tout, il y a un moment ou il faut changer les habitudes toxiques.

Alors vous qui lisez cela vous vous demandez ce qui me prend. Ou vous avez arrêté avant parce que les récriminations d’une ménagère c’est pas ce que vous vous attendez à lire sur un blog » soit disant » artistique. Mais pourtant je suis au cœur du sujet, dans l’œil du cyclone de la vie d’une artiste  femme …Le « #balancetonporc » m’a remuée en profondeur et je fais donc le constat de ma petite vie de bonne femme qui rêvait d’être une artiste. Je vais avoir 55 ans et j’ai presque honte quand il est 19 h 15 que je suis entrain de travailler fébrilement sur une série que j’ai envie de continuer,d’avoir perdu un quart d’heure sur l’horaire habituel de la confection du repas. Je suis tellement formatée que je ne pense même pas à leur dire de temps en temps :  « hé les gars les filles ce soir c’est je regarde dans le réfrigérateur et je me prépare un truc parce que moi là je suis trop occupée , il faut que j’avance mon taff. »

Mais ça n’arrive jamais.

Je vais donc TOUT finir, terminer, plier, encadrer. Ne plus rien prendre comme engagement exit les fêtes du jardin ou j’ai passé du temps sans avoir aucune reconnaissance ou un décor qui m’a pris un mois et m’a cassé le dos sans recevoir aucun merci, à quoi bon, je ne suis pas aigrie juste lucide et ça fait très mal. Maintenant je vais travailler pour MOI. Je vais y arriver parce que je suis pugnace (les virus que j’héberge depuis 30 ans le savent bien !!) encordée à la volonté d’être moi même avec mes fulgurances, mes émotions mes intuitions. J’ai envie de voir le bout de ce petit morceau de tunnel de ma vie.Ce n’est pas quelque chose de nouveau pourtant. Avant de tomber enceinte de Saskia  fin décembre 2003  j’ai fait une exposition de belle envergure au grand squat art  « Mix art Myrys » de Toulouse, elle avait recueilli de bons échos et j’avais même vendu trois œuvres à une bourgeoise toulousaine. Je peux donc aller au bout d’un projet, je déjà l’ai fait.Plusieurs fois.

C’est une histoire de survie, c’est une histoire de femme, de femme artiste, c’est mon histoire.

Saskia est grande elle a treize ans, elle me demande sans cesse de la lâcher, je crois qu’il faut que je reprenne les rênes de ma vie, il y a urgence.

Urgence de me faire plaisir, de me faire du bien, de prendre conscience de ma puissance créative, de ma singularité.

La guerrière reprend les armes : ses chers pinceaux…

Les mollasses de Galaure

Je ne me souviens plus trop comment j’ai connu Régis Roux, par le biais de viadéo je crois…Il m’a proposé de travailler avec lui sur un projet d’illustration de poèmes ayant apprécié mon travail pictural. J’ai accepté rapidement parce que j’aime autant les traces écrites que les gestes picturaux et parce que son écriture m’a séduite. Il y a quelque chose de rythmé et elliptique à la fois, quelque chose de mystérieux dans sa façon de jouer avec les mots. Cela fut difficile au début parce que je suis devenue méfiante depuis cette histoire rocambolesque avec la Guadeloupe, j’avance à pas feutrés laissant des zones de silence en attendant que « l’autre « se manifeste. Finalement la ténacité paie et lorsque Régis m’a envoyé des clichés de galets des torrents qui dévalent dans sa région natale, la vallée de la Galaure dans la Drôme j’ai compris que sur ce sujet-là on pouvait faire quelque chose ensembles. Sa démarche est celle d’un chercheur, d’un promeneur solitaire qui collecte des images de ce qu’il voit de ce qui le touche, en l’occurrence les galets dits mollasses, vestiges très anciens de l’histoire de notre terre. Dans cette quête silencieuse contemplative  Régis retrouve le fil du temps, qui se déroule là loin des hommes et de leurs tumultes inutiles. Il m’a dit parfois presque perdre « la raison » au sens raisonnable du terme dans ses promenades, et entrer dans un état de méditation active très profond. Je me suis retrouvée dans cette quête elle est proche de la mienne, sauf que pour ma part ce sont les couleurs les surfaces les gestes plastiques qui me mènent en terrain spirituel.Quand je crée je ne souffre plus de mon corps ni de mon âme. Le temps perd son sens de découpage de guide impitoyable pour devenir un lien avec mes lointains  ancêtres humains, ceux du fond des âges, celles qui peignaient dans les grottes obscures. (Et oui il semblerait que les femmes ont fortement contribué à l’essor artistique du paléolithique…)

Il faut apprendre à lâcher prise. Il faut s’abandonner et recevoir.

 

Cela a commencé par des envois de clichés qu’il a pris sur place lors de ces pérégrinations. Aucun contrainte technique ou autre, j’ai pu d’abord contempler en deux dimensions ce que lui touchait de ses mains, appréciant la finesse, les reliefs, les grains différents. Là résidait la première difficulté de ce travail en commun. Je devais imaginer ces pierres muettes tranquilles dans leur lieu de « vie ». Pour moi pas de volume pas de matière mais une image en 2D assez pure et suffisamment descriptive pour susciter mon intérêt et mon envie de dessiner ou peindre ce sujet-là, tellement loin de mes aspirations habituelles : le corps la chair le viscéral les émotions. Je pense que ce sont les deux années de dessin automatique, ce que j’ai appelé l’abstraction méditative qui m’ont permis de pouvoir aborder plastiquement ce sujet totalement abstrait pour moi. Pas tout à fait finalement parce que je me suis rendue compte que j’avais des pierres partout chez moi, dans les tiroirs et même dans mes poches ! J’aime les pierres, les galets les morceaux de verre polis qu’on trouve sur les plages et j’en sème autour de moi comme des petites protections, des gris-gris modestes et naturels.

 

Mais ces galets là c’était très différent. Ils sont ancestraux, ils ont vu l’évolution des Alpes des molasses de Galaure. Mollasses qui portent un nom étrange molosses par aspect leur complexité leur beauté leurs nuances affichent leur grandeur. J’ai regardé les clichés puis je les ai sortis sur papier. Là encore ils ont « perdu » de leur substance pour devenir des traces, des empreintes un peu fantomatiques. C’est ce que je voulais: pour m’en approprier je devais les rendre « sujets » de peinture, souvenir lointain d’un réel que je n’ai jamais touché. A ce moment j’ai écrit un grand texte à Régis pour lui parler de la démarche que j’avais décidé de suivre (ce sera l’objet d’un second poste je pense).J’ai coupé une vingtaine de cartons solides  du même format (à peu près du A4), puis j’ai commencé mon travail passant couches sur couches d’acrylique bien diluée sur le carton j’ai cherché mon fond celui sur lequel les galets seraient posés .C’est là que tout se décide. En effet peindre des surfaces sans sujet comme on peindrait une porte, permet de se dégager en douceur des questions matérielles du style : »comment je vais peindre ces galets », ou bien « dois-je représenter le volume ou pas? « .La méditation commence  pendant que l’on trempe le pinceau dans le mélange coloré, qu’on lisse le fond qu’on revient à une autre teinte et ceci pendant un mois. C’est la partie invisible de la réalisation mais elle a une importance cruciale. Ensuite j’ai commencé à dessiner au crayon les contours de manière libre. Puis certaines photocopies  des galets m’inspiraient tellement que j’ai décidé d’en coller des fragments sur le fond bleu jaunâtre que j’avais fait .N’ayant aucune contrainte technique je ne me suis pas interdit le collage, technique que j’aime particulièrement. J’ai beaucoup juré pendant l’élaboration de cette série, je me parle quand je travaille ça me rassure et permet d’ évacuer la frustration face à un sujet qui vous résiste. Je  me trouvai confronter à des questions concernant le fond et la forme, l’expression du volume. Des questions purement plastiques que je me pose rarement parce que je ne représente jamais quelque chose qui existe ailleurs que dans mon imagination. Quelle direction choisir? Ce fut âpre et puis un jour que j’avais étalé toutes mes peintures sur le carrelage blond pour me faire un idée générale, quelque chose m’a sauté aux yeux comme une évidence : ces galets, je les avais représenté sans réel souci du réalisme du détail par contre j’avais respecté inconsciemment leur « caractère ». Oui c’est ça ils étaient tous différents: j’avais fait leur portrait ma galerie prenait sens, tout prenait sens (et là je suis soulagée quand ça émerge parce que ce je n’arrive pas à saisir m’angoisse et m’empêche de dormir).Régis partait en expédition solitaire il cherchait les molasses, les prenait dans sa main faisait un cliché de chaque pierre leur donnant là une « importance », une vie nouvelle, il était celui qui les « révélait »aux yeux du monde. Et moi qui ne recevait que les photos de ces galets (comme des documents prouvant leur existence) j’ancrais le témoignage de leur incarnation en faisant leur peinture, m’inscrivant dans la continuité de la collecte mystique de Régis Roux.

 

Nous croyons tous les deux à un dialogue entre l’invisible et les hommes, entre l’inanimé et la chair. En se tournant vers l’orée du monde, à sa conception nous pouvons entendre le chant continu du vivant qui pulse, bruisse. Nous touchons, écrivons, traçons ces galets millénaires charriés par le courant comme la

 

métaphore de nos petites existences dérisoires.

 

Un livre d’artiste est maintenant en train de se construire. C’est un projet artistique que je mène à son terme dans la sérénité. Je vais debout, enfin…

 

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Viande et Pixel

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imprenable peinture numérique

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« les amants » peinture acrylique

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« japanlova » travail numérique

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« Barbe Rose le baconien » techniques mixtes

Pourquoi? Pourquoi ce mot d’ordre mystérieux? Est ce qu’on peut mélanger de la viande avec des pixels et qu’est ce que ça peut donner comme recette ??

Je prends des notes très souvent sur l’un de mes carnets de recherche et c’est en écrivant un soir que les deux mots sont sortis de ma plume, se sont déposés sur le papier le plus simplement du monde: viande et pixel…Ce cocktail improbable  représente bien mon travail artistique. J’ai relu mes notes et j’ai scandé à voix haute : »viande et pixel » cela m’a fait sourire alors j’ai décidé de creuser autour de ça. Plus le temps passe et plus je dessine les contours de mes obsessions.

Il y a d’un coté la viande, je suis en amour depuis des lustres avec la toile de Rembrandt « le bœuf écorché ». Cet attrait pour le corps humain et par extension le corps de l’œuvre me poursuit, j’aime aller trifouiller dans la chair, derrière les apparences, là ou nous sommes tous égaux devant Dieu: lambeaux de chair, tas  de muscles, tendons, cartilages, cholédoques et intestins.Dans mon travail cela se traduit par une recherche permanente pour le mouvement des corps qui se rejoignent pour essayer en vain de s’unir… Cette tentative désespérée est poignante, elle m’attire depuis 30 ans.  Au confins de l’abstraction je dessine des formes qui rappellent les cellules, les virus, les bactéries.  L’intérieur des corps (tel que je l’imagine) se traduit par des formes qui se répètent à l’infini, opalescences délicates, masses imprécises .La peau des « blancs » me plait parce qu’elle est rose, d’un rose qui m’échappe et qu’on appelle d’ailleurs « chair » en peinture, cette teinte je la fabriquerai les yeux fermés tant j’ai essayé de la retraduire avec mes couleurs…Cette peau laiteuse que je peins ne demande qu’à être scarifiée, lacérée de traits nerveux, estompée fondue .Le corps et ses extensions se molestent avec plaisir en peinture à l’aide de distorsions, découpages, fragmentations, effacements, grattages frénétiques: tout un travail plastique qui m’émeut, me nourrit convenablement, il m’a aidée à dépasser ma peur de mourir, de vieillir.

La viande c’est la vie c’est notre puissance et notre faiblesse c’est notre grandeur d’Être vivant.La viande c’est déjà l’idée de la finitude .Quand Saskia était bébé je contemplais sans fin ses mains fines, ses pieds ronds et lisses comme des petits galets de bord de mer, émerveillée par tant de douceur de perfection. La peau rose (ma fille est blanche donc rose !) de ses petons je l’ai adorée, sachant bien que ces jolis pieds miniatures fouleraient la terre, grandiraient deviendraient « laids » ridés cornés…Moi je ne serai plus.

La viande pour parler du temps qui passe, celui qui me reste sur cette terre, la viande pour nous rappeler qu’on est « mortels », tout petits face à l’infini. Minuscules particules brûlantes de vie et puis plus rien.Ce thème est presque toujours présent dans mon travail, surtout le travail de peinture « réelle »acrylique, cette thématique appelle cette technique là mais pas seulement.Ce serait trop simple…

Quant au pixel me direz vous, pourquoi le pixel?

Parce que la moitié de ma création est faite avec un ordinateur ou une tablette, à l’aide d’applications et de logiciels. J’ai commencé il y un peu plus de 10 ans et je prends toujours autant de plaisir à dialoguer avec mes machines. Loin d’amoindrir ma créativité ce travail me stimule et il est « facile  » à mettre en œuvre. Je n’ai pas toujours le temps de sortir mon matériel pour peindre ou faire du dessin par contre saisir ma tablette mon stylet c’est sans problème que ce soit chez moi dans le train ou ailleurs. Avec cet outil émerge des thèmes différents mais pas toujours …. Je reviens souvent à mes premières amours: la chair par le biais de travaux numériques abstraits,  les « nicht noch sein » formes improbables vaguement corporelles voir sexuelles un peu dégoulinantes parfois érectiles. Sinon je concocte de « belles images »( ce fut ma première obsession d’ailleurs je suis une enfant des années 80 nourrie à la peinture de David Hockney). J’adore travailler dans une démarche Pop  avec des visages inconnus ou iconiques comme celui de Marylin, c’est un peu mon « pop art numérique » et ce travail a du sens pour moi.. Il traite de la communication des médias, du rapport à la profusion d’images de plus en plus éclatantes et parfaites avec le numérique, des images qui circulent à une vitesse folle qui nous inondent d’informations d’impressions, ces images nous gouvernent et travailler avec cette fascination parfois aliénante m’intéresse tout autant que de chercher le pourquoi du comment nous allons tous mourir un jour. Je sais bien que la plupart des gens sont beaucoup plus sensibles à cette beauté « facile »celle de portraits outrageusement colorés et séduisants que je balance sur instagram tous les soirs en »direct live ». Je reviendrai surement sur cette relation intense que j’entretiens avec l’internet.Je me sens comme un DJ d’images c’est féérique.

Quant à la beauté  plus âpre plus cruelle de mes peintures acryliques jusqu’ici elle n’a pas touchée un grand public ce que je comprends. Ces peintures crues ne montrent pas vraiment de prouesses techniques « apparentes » et pourtant elles me demandent mille fois plus de temps et de travail que les mandalas que je génère en recyclant des images que je glane et des croquis que je fais. Elles paraissent certainement « mal dessinées » voir maladroites et simpliste aux yeux du public( le syndrome: mon gamin de cinq ans en ferait autant!!) je le sais .Mais j’ai toujours eu besoin de camoufler mon savoir faire parce qu’il m’ennuie chez les autres et c’est encore pire chez moi. L’important est que « ça tienne », c’est ça qui est difficile et c’est ça qui m’obsède.Vous voulez quelque chose qui ressemble à la réalité : prenez donc une photo!

J’en souffre un peu de ce malentendu… un petit peu. Mais cela ne changera en rien mes projets. »On » m’a dit :-« mais puisque ça plait, pourquoi tu ne fais pas plus de peinture numérique genre pop art ou des mandalas, tu dois faire ce que le public aime, sinon tu ne vendras jamais rien… »

Non.

J’ai un métier qui me fait vivre dignement je n’ai pas besoin de « plaire » à tout prix. Cette attitude de séduction malhonnête je la paierais un jour, d’une manière ou d’une autre  alors je le redis: non!

J’ai besoin des deux pour me sentir bien et exprimer tout ce que j’ai à dire, c’est ça non un artiste? Quelqu’un qui a des choses à dire, à exprimer, à expulser, à partager: moi c’est une histoire de viande et pixel  que je veux vous conter…

Tout l’art,tout l’intérêt sera de mettre ça en forme pour ma future exposition.