Strange fruit…

Mon dernier billet date de Février.  Depuis je n’ai rien écrit, j’écris peu ces derniers temps. Je ne sais pas si on peut parler d’un épisode thymique profond, je n’en ai pas l’impression. Pourtant mon rythme est lent je ne me sentais pas capable jusqu’à il y a quelques semaines d’innover de réellement créer du moins le côté « surgissant » de la créativité, la pulsion inconsciente qui vous conduit à inventer un monde l’extraire du néant.

Ce qui m’a touchée ces derniers mois ce ne sont pas des éléments de ma vie personnelle, en tout cas pas d’éléments  tangible. Il est par contre un état nouveau qui commence à naître en moi, un état de  tranquillité de puissance, d’indépendance que je n’ai tout simplement jamais connu. Je me situe en tant que personne aux contours affirmés, pas liée pas courbée pas accrochée à un autre être. Je n’ai pas envie non tout simplement pas besoin de reconstruire ma vie en couple. Je goûte les joies du célibat volontaire, être jugée comme une vieille ménopausée solitaire même pas peur!! Je sais ce que je ne veux plus et les hommes, ceux que j’ai pu côtoyer ne semblent pas m’offrir cette union libre égalitaire à laquelle j’aspire désormais. Les hommes de ma génération  ont été élevé aux mamelles du patriacat (si je puis dire!)  ils ne s’en rendant même pas compte, c’est intériorisé c’est assourdissant. Ayant tant donné de moi même et plus encore jusqu’à sacrifier ma vocation, je ne peux tout simplement plus me plier  davantage.

C’est un élément qui mérite d’être approfondi parce qu’il y a un lien fort entre ce nouvel état mature et un approfondissement de mon art dans des détails qui ne m’intéressaient pas avant. Je me doute que ce que je fais ne sera jamais mis en lumière mais je sais que je dois continuer à peaufiner mes projets les rendre le plus intelligibles, maîtrisés.

Mais revenons à l’état de ce qui m’écorche vive : l’état du monde, de la terre. En mars, mi-mars nous nous sommes retrouvé(e)s confiné(e)s. En France, en Europe …Partout dans le monde en fait. Comme une grande terreur qui s’est abattue sur les peuples,comme un voile de crêpe noir paralysant. En France, la terreur  a pris une tournure dictatoriale : impossible de sortir sans attestation, des rues vides des villes vides. Un gouvernement qui ment qui gesticule improbable et ridicule, dangereux .Mais tout cela vous savez, vous l’avez vécu comme moi… Peut être pas de la même façon. Pour moi la privation de liberté provoque des troubles importants beaucoup d’angoisse, je ne peux pas obéir de manière aveugle sans comprendre sans que cela soit absolument justifié : je ne peux pas. La bonne surprise c’est que j’ai pu vivre en harmonie avec ma fille jour après jour l’une et l’autre ensembles, dans notre île avec nos deux bêtes aimées. Ce n’était pas gagné d’avance aux vues de nos caractères explosifs, j’ai pu finir ma grossesse il me manquait presque deux mois….

Et puis il y a eu la mort de Georges Floyd, afro américain qui a perdu la vie en direct filmé par un smartphone, mort à plat ventre sous les genoux d’un policier insensible fort de son droit de sa supériorité d’homme blanc représentant la loi. Je déjeunais et j’ai stoppé cette vidéo quand je me suis rendue compte que je regardais quelqu’un en train de mourir. (Il n’y avait rien qui signalait l’agonie de cet homme), choquée  et foudroyée je me suis comportée comme un zombie toute la journée.

Tout est remonté, tout ce que j’oublie volontairement pour pouvoir vivre. Le début de ma vie, moi comme embryon dans ce ventre tendu. Moi comme scandale absolu, comme souillure. Ni noire ni blanche.

Alors quoi? Qui?

Enceinte à 17 ans… D’un NOIR. Annie Van de Walle future fille mère dèchue.Ma mère.

Ma mère a fait fort et c’est dommage qu’elle ait mis toutes ces forces dans cette grossesse pour ne plus jamais assumer par la suite les conséquences de ses actes, de ses choix : moi en l’occurrence.

Mon père cet être idéalisé qui a supporté l’humiliation, le jugement parce qu’il aimait ma mère, parce qu’il m’aimait je lui voue un amour absolu et définitivement perdu. Je vous ai peut-être déjà conté cet épisode cuisant ?? Je ne sais plus j’ai eu trois blogs successifs et il y a donc peut être des redites…

Ma mère va chercher mon père à Paris, ils arrivent ensembles en train à Saint just en Chaussée la ville proche du petit village de l’Oise ou vivent ma grand-mère et mes arrières grands parents.

C’est un moment fort et attendu, cette présentation est cruciale pour la suite. Tout l’imaginaire des deux parties est à l’œuvre: Un noir….Une famille blanche….

De ce que m’a rapportée ma mère, ils sont descendus du train. Mon père superbe comme toujours vêtu d’une chemise noire et d’une veste de costume en daim fauve. Ma mère beauté juvénile du nord grosses joues pâles fierté d’amoureuse transgressive.

Il s’est avancé au-devant de ma famille qui les attendait, il souriait et puis il n’a pas compris le groupe a continué passant devant lui sans répondre à son sourire  sans s’arrêter à sa hauteur. Ayant honte de montrer qu’ils côtoyaient un noir que leur fille, petite fille avait fait le truc pire qu’elle pouvait faire : mélanger deux races par nature incompatibles, coucher avec un nègre. Ils n’ont pas pu le recevoir, l’accueillir dignement. Pour étayer mon propos et montrer que non je n’exagère pas  je me réfère à un petit documentaire trouvé sur l’INA datant de 1961 (deux ans avant ma naissance).Il faut les entendre ces braves gens des années soixante, les colonies s’écroulent mais le sentiment de supériorité de différence est là crue brutale assumée.C’est très difficile à entendre mais cela m’a aidée à comprendre cette réaction absurde presque comique au fond.

documentaire de l’ina :racisme en France 1961;

Mon père était très fier(d’origine noble il avait l’habitude d’être respecté) mais il a ravalé sa honte, il a continué à faire bonne figure a montré sa bonne éducation, il a même fini par être adopté par ma grand mère qui l’adorait ce jeune homme raffiné et très sérieux dans ses études.

Qui est le sauvage?

Cette mort-là (celle de Georges Floyd) balancée comme celle d’un animal, cette mort qui s’additionne à toutes autres m’a bouleversée.

L’objectivation du corps noir.Abjecte.

J’avais travaillé sur l’Afrique en 1994/95 pour surmonter la mort de mon Père, comprenant que jamais il ne me serrerait dans ses bras qu’il ne m’aiderait pas à faire le lien avec cette culture qui fait partie de moi et que j’ignorais totalement.Il est parti j’avais un an et quelques mois il est mort j’avais 31 ans et quelques mois, je l’ai toujours attendu en vain.

C’est une plaie béante en fait, impossible à suturer alors parler de cicatrice,de résilience face à cette abyme de souffrance est absolument inenvisageable. Je vis avec. C’est tout. Malgré tout.

J’ai quasiment terminé mon projet VDf, depuis plus de six mois je reprends chacune des créations textiles et je les peaufine j’ai également cousu une cinquantaine de poupées  pour mon installation. Il faut maintenant (je me suis donné les vacances d’été comme date butoir)  imaginer la scénographie de cette œuvre totale en la mettant par écrit et en travaillant l’espace, le spectateur la lumière les sons. Ensuite je devrai écrire le texte explicatif et effectuer les démarches de lieux pour exposer ce travail.

Je peux donc me permettre de remettre en marche la machine, et mon sujet est tombé du ciel comme un coup de foudre brutal. La série sur le Deuil ma première série ne peut pas suffire à comprendre ce que veut dire être noir, je ne ‘ai aucune idée du comment mais je sais pourquoi maintenant je dois accumuler les images (je fais toujours un tableau secret sur pinterest pour nourrir ma motivation), ensuite et bien je vais écrire, lire des textes des livres sur tous les sujets qui concernent la question du corps noir je ferai des dessins, des croquis ;Le plus difficile étant pour moi de sortir de l’illustration pour entrer dans le projet plastique, je ne suis pas très douée pour conceptualiser  je connais mes faiblesses . il faudra que j’en joue en tout cas que je fasse avec .Je suis trop vieille pour me changer totalement j’ai trop à dire trop à montrer pour me concentrer sur la forme, je creuserai avec mes ongles jusqu’à ma mort pour dénoncer l’ignominie  et l’injustice je sais que cela représente mon chemin de vie.

e Apres avoir dénoncé MA  condition de femme .J’insiste sur ce fait parce qu’on m’a posé la question( je pars de mon nombril pour aller vers l’universel) comme une pierre qu’on jette dans l’eau et qui fait des ronds à l’infini. Je ne prétends pas que mon ressenti représente celui DES femmes en général mais j’ai bien compris par les réactions de mes amies, leur réflexions que je touche juste. Et ce n’est pas fini ce projet ne sera jamais fini tant que le patriarcat nous étouffera nous cantonnera à un rôle ornemental secondaire et passif.

Je rêve d’un autre monde pour Saskia et ses sœurs. Il sera dur au niveau environnemental alors s’il pouvait au moins être plus juste pour chacune d’entre nous.

I’m a dreamer.

Comme je dis à chaque fois je vais essayer de venir ici plus souvent. Cette période fut pour nous toutes et tous très particulière, me concernant cela m’a rendue muette….

Je vous souhaite de bons moments. Sachez apprécier chaque jour comme des morceaux délicieux d’infini.A bientôt n’hésitez pas à laisser des commentaires à me contacter, j’ai l’impression de travailler dans le désert, mortelle solitude.

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Sadia Diomandé
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pèle mêle familial
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Genèse projet du deuil

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Boite remplie de mes tentures brodées avec amour…Il n’y a plus qu’à….Juillet 2020.

over the rainbow

Je suis très silencieuse, de plus en plus repliée sur moi même. Ces deux dernières années j’avais réussi à inverser le mouvement, aidée en cela par Mme A psychologue et hypnothérapeute. Ma phobie sociale s’était éloignée et je prenais part à différents projets en société avec mes congénères, ceci sans trop rechigner. Et puis chassez le naturel… A nouveau je redoute de sortir de chez moi , enfin c’est plus subtil que ça, je peux aller à Bordeaux par exemple sans aucun problème,là bas je ne vais rencontrer personne je suis seule dans la ville , je parle dans ma tête. J’aime regarder les gens j’ai une vraie bienveillance envers tous ces individus que je côtoie pendant quelques minutes dans le tram, au Mac Do ou que je croise de manière fluide rue Sainte Catherine des rencontres définitivement sans avenir, éthérées tout ce que j’aime.

Le reste du temps je suis chez moi, je travaille sur mes copies, je dessine, j’écris je brode. C’est de cela que je vais parler aujourd’hui. D’ailleurs je ne vois pas de quoi je pourrai parler d’autre… Ce blog est un morceau de moi, de mes questionnements, de mes recherches. Il dépasse forcément le cadre du texte sur l’esthétique mais je n’ai pas la prétention à me décrire comme modèle de l’artiste inconnue. Je témoigne juste de ce que je sais, de ce que je vois, de ce que je sens et je parle de ma pratique quotidienne depuis mes 50 ans.

J’ai cessé de peindre à la fin de l’été, ce n’est pas un drame j’avais besoin d’une respiration, d’un vide salutaire. On avance en creux, avec le manque il n’y a pas d’oubli possible, pas pour moi. D’ailleurs je viens de préparer douze cartons dits « cartons bois » parce-qu’ils sont solides et très rigides, j’ai marouflé dessus des feuilles de kraft peintes en blanc. Je prépare tout doucement un retour vers le pictural. Saskia m’a dit en voyant les cartons sécher sur le sol du salon : »ah Maman tu vas te remettre à peindre?? » l’œil allumé par le plaisir de voir sa mère reprendre une tâche rassurante et quotidienne.Finalement elle m’a toujours vu peindre, dessiner,les mains dans le papier mâché ou la terre…

Oui, je lui ai répondu oui. Mais bon ce n’est pas ce qui occupe mes soirées en ce moment. Je brode, assemble des lingettes les unes aux autres. Ma grande « tente tapis couverture » mesure plus de six mètres maintenant, j’ai beaucoup de difficulté à l’étaler de tout son long. Se pose la question de l’exposition et de la présentation d’un tel objet. Pour le moment c’est très flou, je l’imagine en début d’exposition avec un texte écrit tout petit à l’encre, parlant du processus de la lessive du début à la fin… Pour comprendre tout le temps matérialisé ainsi par cette longue » route »: ceci est ma peine. Ceci est ma charge quotidienne.Plusieurs possibilités s’offrent à moi. Poser le travail au sol comme le long tapis rouge de la charge mentale mais, je n’ai résolu le problème des saletés déposées dessus par des déambulations humaines lors de la visite de l’exposition. Peut être pourrais je demander aux personnes d’ôter leurs chaussures pour fouler mon linceul comme s’ils pénétraient dans mon intimité, ils seraient intimidés amusés, il faut savoir surprendre son public. Une autre idée me séduit, c’est accrocher la couverture au dessus du sol mais pas très haut ce qui visualiserait un processus de parcours obligé avant de voir mes toiles (celles des cinq séries de « pure peinture »). Les personnes, surtout les plus grandes seraient obligées d’avancer un peu penchées, dans une posture « dos courbé » inconfortable, alors elles ressentiraient physiquement ma douleur, mon confinement, notre ratatinement féminin perpétuel..

Ce sont des idées qui me trottent dans la tête quand je brode en silence. Car comme je l’ai déjà dit la broderie est une activité bénigne, insignifiante, purement féminine, on pourrait ajouter délicate voir gracieuse! Mais quel bonheur d’avoir les mains occupées pendant que la cervelle surchauffe. Je lis beaucoup en ce moment parce que je sens que vient le moment de mettre en mots sur le papier l’histoire de ma vie. Il y a matière et j’en ai un grand besoin. Mais comme d’habitude ce qui me manque c’est le temps, je ne peux pas l’étirer à l’infini et c’est vraiment un crève cœur pour moi, j’enrage.

Dans cette solitude volontaire je rêve… Chacun des points que je pique dans la lingette grisâtre témoigne de l’ acharnement que j’ai à ne pas me résoudre à la noyade silencieuse dans le ventre mou d’une vie féminine sans avenir, sans passé. Une vie passée à s’affairer sans laisser de trace, oui c’est exactement cela. Les fils de soie, de coton perlé m’ouvrent des mondes merveilleux. J’en ai beaucoup, énormément, c’est ma tendance boulimique et compulsive à vouloir posséder toutes les couleurs enchanteresses qui me séduisent. J’ai six nuances de rose chair et c’est juste suffisant, une dizaine de gris colorés, de l’ivoire, deux vert presque dorés comme les carapaces de certains scarabées, des monceaux de bleus de l’indigo, du bleu pervenche, de ce magnifique bleu de Prusse bien plus profond que le noir qui m’ennuie définitivement… C’est là que réside mon appétit, dans la couleur des fils qui relient mes rectangles aux gris infiniment subtils.

Je vais donc continuer, parfois j’ai des bouffées d’angoisse à me demander ce qui va advenir des ces morceaux de tissus brodés, de ces tableaux rangés dans une grosse boite peinte en bleu outremer, des poupées que j’accumule nues, sans visage. J’ai mal aux articulations des mains, aux cervicales c’est le prix à payer.

Peut être qu’à force de tisser obstinément ma toile je vais finir par trouver mon chemin…

Cette toile est en largeur brodée, rebrodée de manière obsessionnelle, elle est faite avec les lingettes de mon amie Christine Hiot qui participe au projet.
Parchemin tout en longueur fait avec des lingettes collectées par Corinne Robbe.

Je voudrai remercier les femmes qui me soutiennent et m’envoient des lingettes qu’elles utilisent ou collectent: Kloé Magali Dordain, Emilie Médici, Corinne Robbe et Christine Hiot.

Détail d’un des sacs que je brode et peint sur toile teinte, l’art modeste m’accompagne aussi avec ferveur, je pense que la beauté doit se trouver partout dans nos vies.