Laid corps

Il y a quelques jours je suis allée m’acheter un maillot de bain. C’est une chose que je déteste faire, devoir essayer en cabine dans la chaleur, sous le feu d’une lumière cruelle un tout petit bout de tissu avec lequel vous allez bronzer nager à la plage vous exposer… D’ailleurs à la plage je n’y vais plus ou presque. J’ai perçu l’étonnement dans les yeux de ma petite soeur Nini cette année, quand j’ai décliné ses invitations. Elle sait pertinemment qu’aller à l’océan m’allonger comme un félin heureux sur le sable c’était la chose que je préférais au monde, j’attendais ça toute l’année… Surprise et un peu triste, elle doit faire le compte de toutes les heures passées ensembles à la plage, à dire des choses inutiles, à nous étaler mutuellement de la crème solaire dans le dos, à rire et humer les embruns sans aucun autre objectif que celui de passer le temps. Toutes les heures passées dans les courants souvent brutaux de l’Atlantique à hisser nos corps pour prendre la vague, se retrouver soulevées légères et un peu ivres, regarder les gens sur la plage comme des petites tâches de couleur, si lointaines…

Je me déshabille et commence les essais, j’ai pris trois maillots « une-pièce » pour cacher ce que je peux de ce corps que je n’aime pas et que je ne supporte plus… Mes épaules larges sont belles, des épaules de nageuse justement, accompagnées de seins opulents (qu’ils soient « tombés » après la maternité ne me dérange pas). Ma taille est à peine marquée parce que j’ai pris du gras au fil des années rien de choquant, et mon ventre est  rebondi je suis une femme… Jusque là tout va bien, j’aime ma peau encore souple et hâlée avec les tatouages, les cicatrices qui signent toute une vie. Ensuite tout bascule: mon bassin enfantin est ridicule, mes fesses ont disparues sous les effets répétés d’une trithérapie destructrice, avaleuse de chair, de forme. Et le pire reste à venir: ce sont mes jambes maigres sans aucun modelé, mes jambes qui ressemblent à quoi au juste, je n’en sais rien. Sèches assez musclées aux mollets, les cuisses inexistantes, les genoux cagneux et difformes avec l’inflammation permanente et la grande cicatrice qui traverse le bas de la cuisse droite jusqu’au dessous du genou. Je regarde à peine ce corps disproportionné que je ne sens pas comme « mien », ce corps est le résultat des traitements chimiques répétés, il suffit d’aller  voir à la rubrique « effets secondaires du traitement »mais bon, je suis encore vivante. Le maillot en taille 42 me convient, noir moulant avec des petites coquilles Saint Jacques dorées  en guise de boutons sur le devant qui retiennent le décolleté, ils  me font sourire ces boutons je les trouve adorables. Je prends.

Il y a longtemps que je n’aime plus l’été. La plage l’océan avaient la fonction d’anesthésier ma douleur jusqu’à maintenant et c’est terminé. Les dates anniversaires se chevauchent s’accumulent pour former une constellation pesante et sombre, comme un voile de deuil sur la canicule. Mon père parti sans laisser de trace en août 1964 ou 1965 je ne sais pas. Mon père qui est mort brutalement le 08 Août 1994 ça je sais. Ma contamination au VIH l’été de 1984 ou 1985 je ne sais plus…Les résultats de l’analyse de la présence du virus du sida dans mon sang en Août  1989 ça je sais. Et puis pour faire la nique à cette chape de plomb une grande victoire: la naissance de ma fille Saskia, mon trésor. Le triomphe absolu de la pulsion de vie sur la mort le 24 juillet 2004… Je ne me laisse pas faire par le destin. Je suis une boxeuse-née!

Pourquoi je parle de ça ici, sur ce blog sensé être artistique? Parce que la vie modèle, forme, exploite, explore les contours de toute création qu’on le veuille ou non. Même si franchement ça m’emmerde royalement. Longtemps j’ai eu coutume de dire  que mes toiles étaient mes enfants, c’était avant Saskia. J’ai souvent parlé de mes tableaux comme d’une seconde peau, la métaphore de mon corps. Ne parle t on pas du « corpus » de l’oeuvre? D’ailleurs, le corps a longtemps été au centre de mes préoccupations artistiques, le corps et la sensualité qui en découle, le plaisir et la douleur qui forment comme la toile de fond d’une vie, la mienne…

« En vrai », j’aurais tellement préféré être la fille de Marcel Duchamp… Élaborer un travail purement intellectuel brillant dénué d’émotion oui vraiment j’aurais adoré, défaire déconstruire les certitudes avec humour et distanciation: quelle jouissance totale. Mais ma vie en a décidé autrement dommage. N’empêche rien ne m’agace plus que la vision romantique des artistes maudits souffrants créant dans le pathos, les stupéfiants et la désolation. Pour un Rimbaud, un Van Gogh combien d’imbéciles croyant être des génies parce qu’ils sont pauvres bourrés et …incompris. La souffrance ne fait pas le génie, ce serait trop facile.

Il n’y a que le travail qui compte.

Une chose est certaine, je n’aime plus me baigner dans l’océan et m’exhiber sur la plage. Je suis triste.

Et le corps de l’oeuvre s’allège obstinément dans mes nouveaux travaux qui se jouent en couches fines et répétées, avec les effets du fameux glacis qui m’émerveillent. Marquer une limite, oui c’est ça… Comme si j’avais pris mes distances avec les débordements de ce corps que finalement je n’ai jamais aimé, que j’ai mis des décennies à respecter… Il aura fallu un non deux virus mortels pour que je prenne conscience de sa valeur. Le regard des hommes ont tressé ma tendre couronne d’épines, celle dont parle Frida dans le tableau « unos cuantos piquetitos », cette coiffe qui m’a transpercée fait saigner et tant souffrir… Mon corps fut longtemps au centre du combat objet de désir ou de rejet sans connaitre l’apaisement.

Moi au fond je ne sens rien, j’ai quitté mon enveloppe depuis… si longtemps. Je ne me sens vivre que quand je tiens un pinceau c’est lui qui me permet de vaincre le dégoût et la peur.Une chance.

Alors je regarde mes cinq nouvelles séries qui sont venues à moi sans prévenir, sans intention comme si je récoltais enfin MES fruits… De la peinture, des couleurs des surfaces et des nuances, tout sauf un travail abstrait décoratif, cette  abstraction d’ordre technique qui se pratique tant actuellement qui dit tout et ne me dit rien à moi. Je ne sais pas encore ce qu’elles ont à me dire à me souffler à l’oreille mes toiles. J’ai l’impression d’avoir mis mon âme au bout de mon pinceau et j’ai peur parce que je suis difforme et je suis nue. Elles sont tellement proches de « l’invisible » que je doute de trouver une galerie ou un lieu qui puisse accepter de les exposer. L’éternelle question étant de savoir si je mérite mieux que le silence, mieux que l’indifférence.

Elles(mes peintures) sont tout contre mon cœur, mon corps. Ce corps sourd aveugle et insensible auquel malheureusement je ne donne aucune véritable valeur.

 

Alors je vais continuer.

Langon  le 20/07/2018.

 

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2 réflexions sur “Laid corps

  1. J’adore celui du milieu, il me fait penser à un gentil poulpe que l’on aurait couvert de pétales de roses comme autant de baisers.
    il fait quelle taille ?

    Et pour ce qui est d’aller ou non te baigner, tu pourrais penser à tous les bienfaits du soleil, et ceux de la mer et de l’activité douce et vivifiante qu’elle permet (nager). Tu y as droit et ton corps aussi, d’autant plus s’il est de guingois lui donner de l’amour en te permettant ces activités réparatrices. Ne vas plus sur la plage pour t’exhiber, mais pour être présente à toi même.
    Tu verrais ici à Marseille les vieilles qui viennent se baigner tous les jours à Malmousque, elle ont même leur place et tu risque pas de leur piquer. et leur corps elles s’en foutent, elles se permettent même des critiques en douce sur les jeunes. ahahah et bien je trouve ça magnifique, viens me voir à Marseille je t’emmènerais voir ces vieilles toupies. Crois moi l’important ce n’est pas d’être fière de son corps, c’est de lui être reconnaissant de nous porter là où nous allons.
    Et maintenant file à l’océan !
    je t’embrasse

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Zabou
    Pour le poulpe il est format A4 à peu près…Heureuse qu’il te plaise, c’est vrai qu’il a quelque chose de coquin et tendre je l’aime bien aussi.Concernant ce que tu me dis sur les bienfaits de la mer je comprends bien ce que tu dis et en fait mon texte est certainement mal foutu puisque vous êtes deux Kloé et Toi à en tirer les mêmes réflexions…Je n’ai jamais vraiment été à la plage pour m’exhiber ou si peut être à 18 ans quand je traînais avec les surfeurs! Je me traîne ce corps bizarre depuis les années 2000 , la grosse crise de santé m’a complémentent chamboulée en profondeur définitivement. Et j’ai donc été à la plage une bonne dizaine d’années comme ça, un petit pagne tahitien turquoise et hop on ne voit plus les gambettes de crevette…
    Non ce que je voulais dire et qu’en fait je n’ai pas écrit (pourquoi?) c’est que la douleur est vraiment importante, lancinante, tu connais les plages des Landes…Il faut marcher trois plombes sous la cagna puis arpenter la plage pour trouver un coin solitaire, toute cette marche m’épuise et j’ai trop mal au genou pour le moment.Quant aux bains de mer qui sont pour moi la plus belle activité du monde devant Neptune je le jure. Mais mon cher Atlantique ne permet pas d’avoir de gosses douleurs,interdisant pour moi tout bain complet ou je pourrai me « désosser » en rien de temps (sans rire tu sais l’effet machine à laver si drôle quand tu vas bien peut virer au cauchemar, l’an dernier je me suis fais hyper mal au dos, l’année d’avant c’était l’épaule bref…)…Si j’y habitais à plein temps je ferai surement plus confiance à mon corps vieillissant et douloureux…. Je passe une crise d’arthrose durable. il va falloir que je trouve un moyen. Je ne baisse les bras que temporairement et je suis ravie de ton invitation à venir poser ma serviette près des dragons femelle en maillots panthère, j’imagine d’ici. tu m’a vraiment fait du bien, tu m’as fait rire et tu m’as touchée par ton regard lointain mais présent.
    Je t’embrasse Zabou la lionne de la bande des Rebelles!
    à bientôt!

    Aimé par 2 personnes

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