F comme…

Je termine difficilement je dois l’avouer, mes différentes séries picturales en cours. Faute d’avoir réglé certains « problèmes » personnels qui m’empêchent de m’exprimer complètement. Je suis dans les derniers détails et ça me met sur le gril ensuite il faudra penser à la mise en œuvre, l’encadrement encore des douleurs à venir, mais je fais ce que je peux honnêtement, je ne peux pas faire mieux.

J’ai commencé une nouvelle série je me confesse ici cher blog j’avoue…. J’ai pêché! C’est une fausse nouvelle série en fait. Depuis un an je collecte, je conserve les lingettes anti-décolorantes que j’ajoute à chaque lessive. Comme souvent j’ai commencé sans savoir vraiment pourquoi, j’ai mis le linge à sécher dehors pour la énième fois, sous le soleil seule et découragée. J’accrochais les culottes, les pulls, les t shirts et puis au fond de la bassine j’ai ramassé « la » lingette, elle était bleuâtre très belle alors je l’ai gardée et faite sécher comme le reste du linge, et puis j’ai continué ma petite vie en gardant toutes les lingettes que j’utilisais à chaque lavage en machine. Quelques temps après ce non événement, je me suis aperçue que la pile grandissait sur un de mes bureaux: elle symbolisait mon travail de titan secret, d’esclave discrète du foyer. C’était fort et conséquent je savais que je tenais là quelque chose de « bon », de signifiant à tous les points de vue. Alors j’ai étalé au sol la grosse pile en me disant  : » Caro il faut que tu fasses quelque chose avec ça « , à la fac j’avais découvert l’art féministe, le Pattern painting, Rebecca Horn, Laurie Anderson  et Cindy Sherman. D’autres femmes aussi qui me donnaient envie d’exister en tant qu’artiste engagée, sans compter Frida qui m’avait complètement remuée de fond en comble quand j’ai découvert son œuvre dans les années 90. Toutes ces artistes m’ont bien nourrie, je voyais dans leur travail une révolte douceâtre et distanciée. J’aimais cette féminité voluptueuse et conceptuelle et je n’ai pas oublié Le mot d’ordre absolument incontournable qui résume en quelques mots la démarche de toutes ces artistes: le privé est politique.

C’est venu tout seul c’est venu d’un coup: j’allais coudre toutes ces lingettes ensembles pour former un tout de ces actes répétés, répétitifs, fragmentés comme ma pauvre vie.Ce tapis, cette tenture, cette tente, cette couverture (je ne sais pas encore comment je présenterai cette œuvre modulable textile douce et chaude comme un nid) serait le reflet de la routine nauséeuse toujours semblable, subtilement différente qu’est ma vie. Ces lingettes grisâtres signifiaient beaucoup plus que j’aurais pu le penser au début. Alors je me suis mise au travail je ne pouvais pas attendre. Il se trouve que j’adore coudre à la main (j’ai appris toute petite avec ma grand mère pendant les longues vacances d’été solitaire), j’aime broder c’est répétitif et apaisant, c’est une tâche minuscule lente qui laisse place à la rêverie… Combien de femmes ont dû refaire leur vie dans leur tête, la magnifier sans bruit en cousant des petites chemises en coton, en ravaudant les trous dans les chaussettes de leurs hommes, en brodant un énième napperon… Papa fume Maman coud, c’est comme ça que j’ai appris à lire avec Daniel et Valérie juste après les événements de soixante-huit…

J’étais de ces rêveuses immobiles, j’étais Cendrilon, j’étais Marie Thérèse mon arrière grand mère qui ne disait jamais rien et trimait en admirant son époux, Gustave le militaire magnanime.

J’ai décidé de coudre les lingettes par dix pourquoi ? pourquoi pas il faut bien se choisir une consigne. Puis de coudre et relier chaque bande les unes aux autres avec un point serré en utilisant de beaux fils de coton perlé à broder, des fils de soie également, que je collectionne depuis des années. J’ai voulu utiliser des fils nobles et solides aux couleurs vives et luxueuses. Des bleus outremer, du rose vif, du chair du vert absinthe du blanc tirant sur l’argenté. J’ai volontairement choisi ces matériaux de qualité aux couleurs rutilantes pour créer un effet de contraste avec le matériau de rebut qu’est la lingette, un non tissé finalement très doux très solide qui possède des qualités insoupçonnées. Actuellement j’ai déjà cousu une belle surface qui symbolise ma vie de labeur. Cette tapisserie de Bayeux du pauvre, ce travail de Pénélope qui n’attend qu’elle même est carrément beau. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux travaux d’aiguille des Amish ou l’art du Boro japonais. unnamed-file20180620_16043020180620_160456120180620_16051220180620_16052320180620_160456Toutes ces nuances de gris c’est tellement… poignant, tellement expressif de ce qu’est ma vie de ce que sont nos vies de femmes. Il n’y a pas couleur chatoyante juste d’infimes nuances de gris colorés, teintes un peu mélancoliques comme le bord de mer en baie de Somme,mes premières vacances. D’un autre coté ces lingettes sont vendues (assez chères d’ailleurs) pour éviter de ternir notre linge qui doit rester pur, blanc et ça tombe pile poil sous l’injonction totalitaire faite aux femmes sur la perfection que nous sommes sensées atteindre chaque jour: pas de poils disgracieux, pas de cellulite, pas de varice pas de graisse. Un corps glabre parfumé tonique éternellement jeune. Je remercie Chloé qui m’a mise sur la voie pour cette interprétation subtile. Ces lingettes symbolisent aussi tous nos efforts à la fois vains et constants pour rester désirables sur le marché de la chair, de la séduction. Ces lingettes  font bien leur petit travail pour absorber les vilaines couleurs qui risqueraient d’entacher la perfection à laquelle nous aspirons vainement, lingette qui une fois utilisée sera jetée à la poubelle. Cela aussi fait écho au sort des femmes qui une fois trop mûres, trop vieilles se feront remplacer par une jeune femme lisse et fraîche.Cela vibre en moi qui fait désormais partie des « invisibles ».

Le fait de les garder leur octroie une certaine valeur, le fait de les assembler les unes avec les autres leur donnent une force, une cohérence qu’en tant que »lingettes isolées » elles n’auraient jamais eu! C’est drôle non ce double sens, cela me trouble beaucoup, j’aime ça. Elles forment un tout, une grande surface qui augmente chaque jour, j’ai décidé de m’arrêter quand j’aurai trouvé un endroit pour exposer ce projet. J’ai commencé à prendre en photo les tas de poussière  issus de mon balayage quotidien et je pratique d’autres petits actes magiques dont je vous parlerai une autre fois. Comme l’union fait la force, ma meilleure amie Chloé m’a rejoint dans cette démarche  qui se nomme pour le moment « VDf » pour vie de femme… Mais nous n’en sommes qu’au début. Ce projet deviendra peut être collectif ce serait encore mieux. Que celles qui lisent ces lignes et se sentent concernées m’écrivent je suis ouverte aux vents contraires, les plus fous les plus transgressifs, je m’approche à pas de loup de ma liberté, je suis la sorcière nacrée.

Hier j’ai appris que la professeur de danse  de Saskia(très choquée) avec qui j’avais travaillé l’an dernier pour le décor de son dernier ballet et morte sous le coup d’un féminicide, abattue comme du gibier avec le fusil de chasse de son époux qui s’est ensuite suicidé. Elle était….Femme, flamme danseuse, sensuelle, courageuse, imaginative. Elle voulait vivre libre, le quitter. Il n’a pas supporté et l’a supprimée comme si elle lui appartenait….

Ce projet lui sera dédié.

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2 réflexions sur « F comme… »

  1. Cousette pour la Cause…
    Impatiente je suis, de ce projet, qui se dessine, humble, mais, fort!
    Tout est dit dans ton bel article…
    Ton amie Chloé.

    Aimé par 1 personne

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